Angoisse Et Mort Dans Sein Und Zeit Heidegger

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    26-Nov-2015

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  • Bulletin danalyse phnomnologique IV 5, 2008 ISSN 1782-2041 http://popups.ulg.ac.be/bap.htm

    Angoisse et mort dans Sein und Zeit Par JULIEN PIERON FNRS Universit de Lige

    Pour Alexis Filipucci.

    Ursprnglicher als der Mensch ist die Endlichkeit des Daseins in ihm1.

    Rsum Ces quelques pages tentent de ressaisir les structures et la mobilit existentiale de langoisse et de la mortalit, en suivant la description phnomnologique quen propose Heidegger dans Sein und Zeit. On y soutient la thse selon laquelle les analyses phnomnologiques de langoisse et de la mort visent une seule et mme donne phnomnale, et lon essaie den mettre en vidence le caractre systmatique central dans le trait de 1927. On montre enfin en quoi ltude de la description phnomnologique de l angoisse de la mort permet une saisie plus profonde des concepts de finitude et dhorizon de la temporalit.

    Dans les pages qui suivent, nous tentons de reprendre en vue la description phnomnologique de langoisse propose par Heidegger dans Sein und Zeit, puis son amplification travers lexamen de la mortalit. Cest parce que lanalyse phnomnologique de la mort est bel et bien conue comme une amplification de celle de langoisse quil sera permis de parler d angoisse de la mort pour dsigner une seule et mme donne phnomnale. Ce qui nous intresse dans ce phnomne, cest sa mobilit. La question de langoisse de la mort est intimement lie celle du mouvement (retour, dtour, fuite) mouvement existential dautant plus nigmatique

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    1 M. Heidegger, Kant und das Problem der Metaphysik (GA 3), Vittorio Kloster-mann, Frankfurt am Main, 1991, p. 229.

  • quil ne seffectue pas dans un lieu, mais mme ltre du Dasein qui est ouverture1, localit prcdant tout lieu. Si nous acceptons de tenir fermement ce point de dpart, des expressions telles que fuite de soi , mise en face de soi , ou retour soi doivent veiller un questionnement incessant : que peuvent bien signifier de tels mouvements dans une phnomnologie pour laquelle le soi nest pas un point matriel fix en un lieu, mais le mode dtre du Dasein comme ouverture ou localit ?

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    La description phnomnologique de langoisse nest pas effectue

    pour elle-mme, mais dans le but de mettre en vidence la dtermination unitaire de ltre total du Dasein comme souci. Lanalyse de langoisse prend son point de dpart dans la caractrisation de la dchance (Verfallen) comme fuite (Flucht)2. Ce point de dpart est remarquable : il est ici question dun mouvement mouvement ontologique par lequel le Dasein scarte de lui-mme pour chouer en quelque sorte sur le monde3 , qui saccomplit sur le mode dune double plonge dans le On et dans le monde 4 de la proccupation. Le mouvement de la dchance nest pas dplacement dun point un autre, mais mobilit inhrente louverture que le Dasein est : la dchance est le mode dtre quotidien du L , le mouvement dans lequel louverture sest toujours dj engage5. Ce mouvement constitue une fuite du Dasein devant lui-mme (vor ihm selbst), devant le pouvoir-tre-soi-mme en mode propre 6.

    Comment comprendre une telle fuite ? Le Dasein nest ni chose, ni corps, ni personne, mais ouverture7 ; plus prcisment : le Dasein est son ouverture8 ladjectif possessif indiquant que louverture est, par une ncessit dessence, chaque fois mienne 9. Lenjeu fondamental des rflexions sur le qui du Dasein tait de montrer qu la question qui ? , on ne rpond proprement quen indiquant un mode dtre non une 1 Sein und Zeit, 28, p. 133 : Das Dasein ist seine Erschlossenheit (soulign par Heidegger). 2 S.u.Z., 40, p. 184. 3 S.u.Z., 38, p. 176. 4 Les guillemets indiquent lacception ontique de lexpression, cf. S.u.Z., 14, p. 65. 5 S.u.Z., p. 166 (titre). 6 S.u.Z., 40, p. 184. 7 S.u.Z., 10 et 28. 8 S.u.Z., 28, p. 133. 9 S.u.Z., 9, p. 41.

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  • substance ou une personne1 , et que ce mode dtre est originairement travers par autrui, puisquil est demble tre-avec (Mitsein)2. Se fuir soi-mme, cest donc pour le Dasein scarter de cette ouverture ou de ce mode dtre originairement travers par autrui quil doit chaque fois assumer3, pour se tourner vers autre chose . Cet autre chose , qui ne peut pas tre situ en dehors de louverture, nest rien dautre quune modalit particulire de cette mme ouverture. Cest donc le passage dun mode lautre, la modulation ou la modification de louverture modi-fication qui nest pas accidentelle, mais exige par sa structure mme qui doit constituer le sens de la fuite de soi , supposer que nous confrions cette expression le sens ontologique que Heidegger nous demande de lui donner.

    1 S.u.Z., 25-27. 2 Sur ce point, il nest peut-tre pas inutile de rappeler quelques extraits de Sein und Zeit qui nous montrent : 1) que ltre- est essentiellement tre-avec, et que louverture du monde est toujours celle dun monde commun : Auf dem Grunde dieses mithaften In-der-Welt-seins ist die Welt je schon immer die, die ich mit den Anderen teile. Die Welt des Daseins ist Mitwelt. Das In-sein ist Mitsein mit Anderen ( 26, p. 118 ; nous soulignons) ; 2) que le en-vue-de soi , dans lequel senracine la signifiance du monde, est toujours du mme coup, et indissociablement, un en-vue-dautrui : Die Weltlichkeit wurde interpretiert ( 18) als das Verweisungsganze der Bedeutsamkeit. Im vorgngig verstehenden Vertrautsein mit dieser lsst das Dasein Zuhandenes als in seiner Bewandtnis Entdecktes begegnen. Der Verweisungszusammenhang der Bedeutsamkeit ist festgemacht im Sein des Daseins zu seinem eigensten Sein, damit es wesenhaft keine Bewandtnis haben kann, das vielmehr das Sein ist, worumwillen das Dasein selbst ist, wie es ist. / Nach der jetzt durchgefhrten Analyse gehrt aber zum Sein des Daseins, um das es ihm in seinem Sein selbst geht, das Mitsein mit Anderen. Als Mitsein ist daher das Dasein wesenhaft umwillen Anderer. Das muss als existenziale Wesensaussage verstanden werden ( 26, p. 123, nous soulignons) ; 3) en consquence, se connatre soi-mme quivaut toujours prendre conscience du caractre essentiel de ltre-avec et du rapport aux autres : Das Sein zu Anderen ist nicht nur ein eigenstndiger, irreduktibler Seinsbezug, er ist als Mitsein mit dem Sein des Daseins schon seiend. Zwar ist nicht zu bestreiten, dass das auf dem Grunde des Mitseins lebendige Sich-gegenseitig-kennen oft abhngig ist davon, wie weit das eigene Dasein jeweilig sich selbst verstanden hat ; das besagt aber nur, wie weit es das wesenhafte Mitsein mit Anderen sich durchsichtig gemacht und nicht verstellt hat, was nur mglich ist, wenn Dasein als In-der-Welt-sein je schon mit Anderen ist ( 26, p. 125, nous soulignons). 3 Puisquil nest pas lui-mme sa propre origine, mais quil est perptuellement en position de rpondant, cf. S.u.Z., 9, p. 41-42.

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  • louverture appartient le rapport ce qui surgit en son sein. Le comprendre (Verstehen) nest en effet jamais pur comprendre de ltre, mais toujours comprendre de ltant dans son tre1, et la disposition affective (Befindlichkeit) est toujours une faon de se laisser aborder par ltant qui surgit au sein du monde2. En affirmant que la fuite de soi saccomplit comme plonge3 (Aufgehen) dans le On et auprs du monde (cest--dire des choses) de la proccupation4, Heidegger dcrit ce mode de louverture dans lequel la dimension mme douverture passe larrire-plan au profit de ce qui surgit dans louverture. tant ainsi occulte, louverture perd son caractre problmatique : elle perd cette assignation ontologique la responsabilit inscrite en elle du fait que louverture ne flotte pas dans un arrire-monde, mais est chaque fois celle dun Dasein est chaque fois mienne . Cest leffacement de cette assignation ontologique la responsabilit qui constitue lessence mme du On. Avant dtre diabolis et de charrier des connotations dprciatives5, le On dsigne dabord ce mode dtre non problmatique de louverture, cette faon dassumer louverture sans lassumer, en se dchargeant de linsoutenable pesanteur que constitue la ncessit de devoir toujours rpondre de louverture6.

    Avant de poursuivre, nous devons fixer une double signification des termes Eigentlichkeit (proprit) et Uneigentlichkeit (improprit). Eigent-lichkeit et Uneigentlichkeit peuvent tre compris au sens strict comme manires dtre proprement ou improprement ce que le Dasein est : ouver-ture. Au sens strict, tre proprement, tre purement et simplement ouverture, cest en quelque sorte comme nous le verrons plus loin tre transi par le rien. tre improprement ouverture, cest tre absorb dune faon ou dune autre par ltant qui surgit au sein de louverture. Parce que ltant qui surgit au sein de louverture constitue un moment structurel de louverture elle-mme, il est impossible de se maintenir dans ltre-proprement ouverture au sens strict dun tre-transi par le rien : il faut ncessairement revenir un certain rapport ltant surgissant au sein de louverture, et donc sy plonger ou tre absorb par lui. 1 S.u.Z., 32, p. 151. 2 S.u.Z., 29, p. 137. 3 Le terme aufgehen signifie louverture ou lclosion, mais dsigne aussi le mouve-ment de se fondre dans quelque chose ou dtre absorb par lui. 4 S.u.Z., 40, p. 184. 5 Connotations qui, malgr les dngations de Heidegger, sont pourtant videntes dans son texte. 6 S.u.Z., 27, p. 127-128.

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  • Ce mouvement de retour ltant peut lui-mme saccomplir de deux faons : soit en gardant la trace du caractre problmatique de louverture et du fait quelle est irrductiblement mienne , soit en effaant ltre problmatique de louverture. Ces deux modes du retour dfinissent les deux modalits de la proprit et de limproprit entendues en un sens plus lche. Cest la coexistence du sens strict et du sens lche qui permet de comprendre pourquoi Heidegger introduit des degrs dans lEigent-lichkeit et lUneigentlichkeit (en nous parlant dexistence tout fait impropre1 ou plus ou moins impropre2 , ou encore dune possible indiffrence modale3 entre les deux), et pourquoi il combine parfois Eigentlichkeit et Uneigentlichkeit dans des formules apparemment para-doxales (affirmant par exemple que lexistence en mode propre au sens lche est elle-mme voue limproprit au sens strict4).

    Lanalyse phnomnologique de langoisse se dveloppe en prenant pour point de dpart le constat dune fuite dchante du Dasein devant lui-mme. Nous avons prcis le sens de cette fuite, et la faon dont elle doit tre conue : comme modification ou modulation de louverture, comme passage du mode propre au mode impropre de celle-ci. Un tel mouvement est saisi comme dtour (Abkehr). Partant du constat initial dun dtour, le phnomnologue cherchera la possibilit dun retour (Hinkehr) qui conduise le regard vers cela mme qui est fui (cest--dire modifi) : le mode propre de louverture. Cest le phnomne de langoisse, dans son surgissement brusque au sein de lexistence quotidienne, qui permettra daccomplir ce retour 5. Pour mener bien la description du phnomne de langoisse, Heidegger prend pour guide la structure phnomnologique de la peur6, qui sarticule comme un prendre peur devant quelque chose (devant un tant intramondain qui sapproche au sein dune contre en prsentant un caractre nuisible), et comme un prendre peur pour quelque chose (pour un certain mode de ltre-au-monde proccup).

    Langoisse se distingue de la peur en ceci quelle ne sangoisse pas devant un tant intramondain dtermin. Le menaant ne prsente aucune nocivit dtermine, qui pourrait atteindre le menac dun certain point de vue et selon un certain pouvoir-tre factice concret. Le devant-quoi est

    1 S.u.Z., 68c, p. 347. 2 Ibid. 3 S.u.Z., 12, p. 53. 4 S.u.Z., 60, p. 298-299. 5 S.u.Z., 40 p. 184-185. 6 Cette structure a t dgage au 30 de Sein und Zeit.

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  • parfaitement indtermin, ce qui signifie quaucun tant intramondain nest ici pertinent : le monde a dsormais le caractre de la complte insignifiance (Unbedeutsamkeit)1. Le phnomne de lespace tant inscrit dans la structure mme de la signifiance2, la consquence de la neutralisation de la signifiance dans langoisse est que celle-ci ne voit ni ici , ni l-bas , partir duquel le menaant pourrait sapprocher. Le menaant nest nulle part (nirgends), ce qui nimplique pas labolition de lespace, mais la prsence de la contre en gnral, louverture du monde en gnral. Le menaant ne sapproche pas dans une certaine direction ; il est dj l tout en ntant nulle part, dans une proximit plus proche que tout ce qui est proche si proche quelle oppresse et coupe le souffle3. Ce qui devient manifeste dans langoisse, cest donc le rien et nulle part (Nichts und nirgends), cest--dire le phnomne du monde en tant que tel. La dernire tape de la srie dquivalences tablie par Heidegger consiste poser que le monde appar-tient essentiellement ltre du Dasein comme tre-au-monde, et quainsi le devant-quoi de langoisse est ltre-au-monde lui-mme4.

    Cette prcision est importante, car elle nous montre que pour Heidegger monde et tre-au-monde sont des quivalents, et que ltre-au-monde se retrouve tout entier dans chacun de ses moments structurels : le monde, le qui, ltre- dsignent chacun leur faon, comme autant de coupes dune mme sphre dtre, louverture ou le L le lieu de tous les lieux, lespace permettant la rencontre de ltant intramondain. Sans cette identification du monde et de ltre-au-monde, il serait impossible de caractriser langoisse comme cette tonalit affective fondamentale (Grundstimmung) dans laquelle le devant-quoi (Wovor) et le pour-quoi (Worum) concident. Ce devant-quoi langoisse sangoisse est donc ltre-au-monde lui-mme, et langoisse possde cette particularit quelle ouvre directement le monde comme monde, dans un comme qui nest pas ncessairement celui de la comprhension philosophique du phnomne ou de sa conceptualisation, mais qui est toujours celui dune preuve affective5.

    1 S.u.Z., 40, p. 186. 2 S.u.Z., 24, p. 111. 3 S.u.Z., 40, p. 186. Rappelons que le mot angoisse drive du latin angustiae (troitesse, lieu resserr) qui est apparent angustus (troit, resserr) et angere (serrer la gorge). 4 S.u.Z., 40, p. 187. 5 Ibid.

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  • Aprs cette caractrisation du devant-quoi de langoisse, il convient denvisager lanalyse de ce pour quoi langoisse sangoisse. la diffrence du pour-quoi de la peur, le pour-quoi de langoisse nest pas un mode dtre ou une possibilit dtermine du Dasein. Lindtermination du menaant va en effet de...

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